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Daniel : - Dans une première vie
professionnelle, je faisais de la photographie. J’ai suivi les cours
de l’École de photographie de Vevey (Suisse) et l’été de mes 17 ans,
en 1967, je suis parti en vacances à Cadaques.
C’était l’époque glorieuse des clochards de Cadaques durant
laquelle tout un chacun, sans un sou vaillant en poche, était invité à
faire ses preuves et à déployer ses dons. Je me suis vite retrouvé à
organiser des soirées et ce, jusqu’à approcher la cour de Salvador
Dali, à Port-Lligat. En fait, je me suis fait remarquer par un impair
en refusant l’entrée à l’une de ces fêtes à Henri-François Rey,
l’auteur des Pianos mécaniques,
un protégé du divin maître. Mieux, Salvador Dali est tombé sous le
charme d’Armelle, la fille de 20 ans avec laquelle j’étais venu en
Espagne. Il l’a élue comme modèle plusieurs fois avant qu’elle ne
parte vivre au Brésil. Je vous raconte tout cela parce qu’à 17H00,
SAL-VA-DO-RE-DA-LI offrait le thé et à 19, de l’absinthe de
TA-RRA-GO-NÉ…
Nous avons ouvert avec mon épouse
Josette et mes enfants Sophie et Frédéric, le magasin
Balade en Provence en 1998
et le Bar Absinthe dans la
cave voûtée en 2003. Outre les huiles d’olive italiennes ou les
confitures aux fruits du Sud, nous proposons anis, pastis et absinthes
françaises à la vente comme au bar. En matière d’absinthe, nos
produits phares furent la Muse
Verte de Michel Budin et Jean-Philippe Brunello, la quasi
liquidation du stock d’Absinthe Henri-Louis Pernod lorsque Pernod-Ricard annonça qu’il en
arrêtait la fabrication et désormais notre
Résurrection et
Blanche de Blanche
conditionnées en mignonnettes de 6 cl. et en 50 cl.
Frédéric :
- La collection a débuté par hasard, nous sommes tombés en
admiration devant une cuillère Anis Berger ayant appartenu à la grand-mère de ma femme Emmanuelle.
J’ai acquis ma première fontaine
Félix Pernod auprès de l’expert Charly Walburger et les suivantes
selon les opportunités. Nous sommes originaires de Mulhouse et de ce
côté le sort nous a comblés. Celle-ci appartenait à une Melle
Lafumasse de Mulhouse qui s’est mariée avec un M. Bailly, c’est un
modèle vraisemblablement unique. Ses héritiers qui me l’ont vendue
s’en servaient comme pot à bonbons pour les enfants… Une autre fois,
une dame me dit : - J’ai ce type de curieux objet à la maison. Ma
grand-mère y a même fait graver son nom.
– Comment s’appelait-elle, si ce n’est pas indiscret ? –
Arnold. – Ah, effectivement – Vous connaîtriez peut-être quelqu’un
d’intéressé par ce type d’achat ? – Oui, moi. Et c’est ainsi que j’ai
récupéré une Sylvère Arnold (Mulhouse) puis une autre provenant de
Thann. De fait, la collection est truffée de merveilles, des séries
Cusenier Oxygénée au tampon encreur Jules Pernod (Montfavet) en
passant par la carafe loupe Broquis Frères. Vous pouvez également voir
ci-contre Frédéric présentant les huiles sur toile de Vincent
Grollet : L’Absinthe (2007)
et L’Absinthe et la mort
(2007)…
À l’Absinthe
Bar, la clientèle peut se déguiser en
costumes 1900 et les bœufs naissent naturellement via le piano
mécanique et le brassage continu du port riche en musiciens échoués
des quatre horizons. Tout récemment encore, le crooner Eric Hillson
s’y produisait incognito entre deux prestations à Las Vegas. Au fil de
la nuit, Frédéric me propose généreusement de goûter à quelques
vintage maison – mais attention tout le monde n’est pas historien de
l’absinthe ! -. Depuis ce matin,
je sais ce qui me tente car si j’ai un
faible pour les
Édouard Pernod,
je n’ai jamais croisé le flacon dansant devant mes yeux Texaverysés.
Produit par la filiale de Bruxelles, l’étiquette le prétend « Made in
U.S.A » by « Leroux & Co. Inc (Philadelphia) ». C’est tout simplement
la machine à remonter le temps ! Il n’y a pas de mots pour qualifier
ce type d’expérience si ce n’est la mémoire des mots d’avant les mots…
Un must, vous dis-je, le must, le must des must…. Mais voilà que
Frédéric m’intime de goûter à sa favorite, une
Premier
Fils au clavier complet ou plutôt un
Steinway au clavier frais, aigu, acéré puis… subtilement poivré et
quasi pimenté. Une ampleur, une déflagration – non - le souffle même
de la vie… Bon, bon… certes… enfin, je ne vous veux pas de mal ni vous
achever mais une telle séance n’a pas de fin, ces molécules vibrent
pour toujours dans mon épine dorsale… aïe, voici que Frédéric me tire
par la manche pour attaquer… une Déchanet Fils. Son étiquette fait un
peu pauvre en regard de ce qui a précédé mais pas le tampon façon cire
gravé dans la bouteille… Le bouchon largement imbibé est à lui seul un
poème dont le sujet narrera à coup sûr la réconciliation définitive de
la douceur et de l’amertume. L’une n’existe pas sans l’autre, ne va
pas sans l’autre, ne vaut rien sans l’autre… Déjà, la nuit se retire
des remparts. Le soleil frissonne. Santé !
© Benoît NOËL
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