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C’est toujours un plaisir de passer un
week-end à Namur pour les pupilles et les papilles ! De Lille, on laisse à
droite l’Iguanodon de Bernissart, et à gauche le Château de Beloeil.
L’approche de Mons rappelle comment Vincent Van Gogh sut discerner, en
pionnier, l’importance de l’œuvre de Félicien Rops, au point de copier,
outre les œuvres de Jean-François Millet qui fut l’ami du graveur belge,
En attendant la confession (1857). Délaissons, rue Saint Loup la
maroquinerie Delvaux en froid avec son centre de production français et la
libraire Thirionet qui spécule sans scrupule sur la moindre rognure du
grand Fély. Entrons dans l’église, en hommage à Charles Baudelaire qui
victime d’une attaque s’effondra aux pieds de Rops. L’affiche de
L’Absinthe – De la Fée Verte à Notre-Dame de L’Oubli confirme ce que le
carton d’invitation du Musée provincial Félicien Rops suggérait. Cette
superbe exposition déploie sur ses murs nombre des chefs-d’œuvre de la
peinture réunis dans le livre Absinthe, muse des peintres (Marie Claude
Delahaye et Benoît Noël, Éditions de l’Amateur, Paris, 1999) et rayon
affiches certaines de celles présentées, par leurs soins, au Musée
Fournaise en 1993 (Exposition L’Absinthe – Mythe et Réalité). Glissons sur
le titre de celle-ci qui sonne un peu creux. L’Absinthe – De Madame
Espérance à Notre-Dame de L’Oubli serait plus pertinent. La Fée Verte est
un concept fort lorsqu’on explique comment elle cohabita avec la Fée Grise
(morphine) ou Blanche (cocaïne) ; et l’espérance s’oppose plus logiquement
à l’oubli. N’empêche la réunion de ces œuvres est réjouissante. –Vous avez
dit réjouissante, comme vous y allez… ? ! Il n’en est pas de gaies et
votre fée me grise modérément. –Je vous accorde qu’il manque des scènes
figurant une consommation hédoniste de ce Nectar des Dieux, tenez le Père
Fournaise de Pierre-Auguste Renoir, par exemple, mais c’est déjà moins
vrai des affiches, observez la bonhomie de Sarah Bernhardt ou de Polaire
lorsqu’elles vous invitent à tremper vos lèvres dans le breuvage amer… -La
bonhomie dites-vous, peuh, c’est une boisson d’hommes vantée par des
femmes-objets, ah votre Fée Verte a bon dos, mais moi, elle ne m’inspire
pas !
Certes, on regrettera des légendes
erronées. Ainsi le Musée de Pontarlier (à recommander, toutes affaires
cessantes, pour son incomparable collection d’affiches sur l’absinthe) n’a
pas prêté La Crevette de la Mère Bréda mais La Môme Crevette de la rue
Bréda. Nuance. La Môme Crevette est l’archétype des Lorettes de la Butte
Montmartre. C’est-à-dire de la jeune fille entretenue sombrant, à l’âge
mûr, dans la simple prostitution de la rue Bréda. Elle doit néanmoins son
nom à l’originale : une petite paysanne normande, venue tenter sa chance à
Paris vers 1865. Cette superbe rousse commença domestique chez un
quincaillier du Marais et tomba fatalement enceinte des œuvres du fiston,
lui-même prototype du petit « crevé ». Soit un fils à Papa fier-à-bras et
porté sur l’absinthe. Après avoir brillé aux Bouffes-Parisiens dans
quelques apparitions éclair, la Môme « Pastella Crevette » (littéralement
« Beignet aux crevettes ») joua d’interminables prolongations, rue Bréda.
De même, Ricardo Opisso-Sala croque Romain Coolus et Henri de
Toulouse-Lautrec sirotant leur absinthe à la terrasse de la Brasserie
Wepler (place Clichy) et non Welper (comme indiqué sur le cartel et dans
le petit catalogue de l’exposition au texte bien approximatif). En
revanche, le dessin représentant Lautrec, Yvette Guilbert et Oscar Wilde
au Moulin de la Galette (Musée de Pontoise) est bien donné au même Opisso
comme je l’ai fait dans Absinthe, Muse des peintres (page 127) et non à
Lautrec (Marie-Claude Delahaye dans L’Absinthe – Art et Histoire, Éditions
Trame Way, Paris, 1990, page 96). Las, il nous faut encore corriger le
catalogue de Namur. Si le poème de Maurice Rollinat, La Buveuse d’Absinthe
a bien été édité en 1883, Yvette Guilbert ne l’a pas inscrit à son
répertoire, cette année-là, puisqu’elle n’a débuté, à L’Eldorado, qu’en
1889…
On ne chicanera pas l’absence d’œuvres
d’Edgar Degas, Lautrec ou Vincent Van Gogh. Mais on est en droit de
s’interroger sur le bien-fondé de l’attribution d’une jolie aquarelle à
Richard William Sickert (Musée de l’Absinthe d’Auvers-sur-Oise), artiste
connu pour ses architectures tracées au cordeau, le travail de la pâte et
une palette plus sombre. Il est par ailleurs patent que l’exemplaire de
l’affiche vantant L’Absinthe Robette du Musée d’Ixelles ne fait pas partie
des meilleurs conservés. En revanche, ce musée propose avec La Buveuse
d’Absinthe, fusain inédit de Rick Wouters, une œuvre d’une radicale
étrangeté.
Toutefois, une exposition muséographique
n’est pas une exposition de galerie d’art et rapidement l’absence totale
de panneaux explicatifs déroute le spectateur. Non pas que je tienne à
l’empêcher de rêver, mais l’impossibilité où il se trouve de repérer la
Fée Verte promise par l’intitulé de l’exposition l’agace avant de
l’énerver. Assurément, une Fée Verte donne son nom à la toile d’Albert
Maignan (Musée d’Amiens) mais version Carabosse et non point muse alerte,
sensuelle et désinhibante ! Or combien compte-t-on, ici, de létales
Notre-Dame de l’Oubli pour une Fée Verte avenante ?
Soudain notre visiteur doute d’être à Namur
et plus encore au Musée Rops. Les vapeurs de l’absinthe ? Que nenni !
L’exposition fait discourtoisement l’impasse sur les rapports de l’enfant
terrible de Namur avec la Mère des Apaches ! A-t-on trouvé le sujet trop
complexe, vaste ou sulfureux ? Le thème de la Buveuse d’Absinthe, pivot de
l’œuvre générale est occulté comme la part qu’il occupe dans sa carrière,
sa reconnaissance par l’intelligentsia avisée ou dans son abondante
correspondance. On se pince et on ne rêve plus du tout. Dès lors, la
balance est par trop inégale et les compte rendus de l’exposition dans la
presse locale diabolisent, à l’envi, l’absinthe comme d’autres plumitifs
ostracisèrent Rops vivant. De ce dernier, on présente manifestement, à
contrecœur, la magnifique Buveuse d’absinthe du Cabinet des Estampes de la
Bibliothèque Royale de Bruxelles, une modeste héliogravure homonyme de
Fred Chevalier & Eugène Delatre et une plaque de cuivre de Léon Évely &
Jules Maës. Malheureusement, il appartient au visiteur de deviner la
provenance d’un poème sans titre d’Henri Liesse ou même d’un extrait de
poème de Théodore Hannon et l’exposition ne précise pas davantage la
qualité de ces derniers ou leurs liens avec ce grand oublié de M. Rops…
Par bonheur, outre des encres de Jules
Pascin (Café Bullier) et de Sem (Le Grand Monde – de Deauville – à
l’envers) récemment acquises par le Musée de l’Absinthe, l’heureuse
surprise de l’exposition tient à l’exceptionnel prêt du collectionneur
privé Yannick Prodhomme parfois aidé de Patrick Roussel. J’ai envoyé,
autrefois, à Y. Prodhomme une coupure de presse décrivant une toile
présentée par Louis-Auguste Girardot au Salon du Champ de Mars de 1896
comme une « Princesse verte qui serait mieux dénommée la Muse de
l’Absinthe ». L’Absinthe, signée du même Girardot, dès 1883, hisse déjà ce
sujet à un niveau archétypal. La bouteille d’absinthe y voisine encore en
bonne intelligence, avec une bouffarde, symbole antique de l’artiste
inspiré et que l’esprit du flacon rêve de renvoyer aux calanques grecques
! J’ai également expédié à Yannick la plaquette consacrée, pour partie, au
grand comédien Constant Coquelin, inoubliable créateur de Cyrano de
Bergerac d’Edmond Rostand (Les Coquelin, trois générations de comédiens
par Francine Delacroix, Liliane Kalenitchenko et Benoît Noël, Société
Historique de Rueil-Malmaison, Rueil-Malmaison, 1997). L’on se souvient
peut-être que les effigies de Constant Coquelin et de Sarah Bernhardt
furent employées par la distillerie Terminus (Paris – Lyon – Pontarlier)
pour un placard publicitaire, mais il faut aller, à Namur, pour goûter le
délicieux dessin d’Abel Faivre : L’Aumône au café. Le 14 juillet, un nanti
dédaigne la sébile d’un gueux : -Pensez-vous que je vais vous donner de
l’argent le jour où M. Coquelin joue pour rien ! Il faut enfin se rendre
entre Sambre et Meuse pour admirer les deux vitres de cafés sauvées de la
destruction par Yannick Prodhomme et son complice Patrick Roussel. L’une
notamment provient d’un « Café de l’Absinthe » qui proposait également des
Vins de Saumur. Un gracile plant d’Artemisia Absinthium croît dans le
verre gravé et, à elle seule, cette véritable œuvre d’art réconcilie
l’absinthe et le vin au cœur d’un pays wallon voué à la bière !
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Félicien Rops Gandin
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