Vous me direz, l'alcool n'est pas votre
cup-of-tea. C'est que vous n'avez pas plongé vos lèvres dans une
absinthe d'avant la prohibition. Et qui n'a pas sombré dans cet abîme de
volupté n'a pas goûté au fruit défendu. D'abord, vous sursautez. Quoi ça
existe encore? Vous cherchez l'esquive. -Ca rend dingue, non? -Ou
génial, on l'a eu dit. Mais déjà, on insiste. -C'est une occasion
unique, un cadeau royal, une expérience à vivre. Un parfum vous
enveloppe. Vous ne voulez pas quitter le sol. -Goûte la straight, mais
pas cul-sec, hein, malheureux! L'anis et vous ne savez quoi d'autre
embaument. Vous en avez trop entendu parler et pas assez précisément.
Cette bouteille a presque cent ans, elle titre 72°. Vous voulez revoir
votre maman. Une perle glisse sur votre langue. Tiens, elle n'est pas
anesthésiée et vos papilles comblées. Déferle une mine de sensations. Ce
n'est pas si amer, frais, moins suave que le pastis, plus corsé et
épicé, les saveurs sont successives, on dirait le bouquet d'un grand
vin... L'anis vert, le fenouil, la petite et la grande absinthe,
l'hysope, la mélisse jouent leur partition. C'est un feu d'artifice,
rien d'une éruption volcanique. La finale de ce subtil cocktail de
plantes semble citronnée sur la glotte. -Waoooouh, c'est géant!
Paradoxalement, vous êtes grisé par l'expérience, mais pas gris. Juste
bien. On vous assène que l'huile essentielle de l'absinthe contient un
composant, la thuyone, qui a la même géométrie moléculaire que le THC,
le même mécanisme de biosynthèse. Vous écoutez d'une oreille distraite,
vous vous souvenez avoir vu des Mexicains fumer des feuilles d'absinthe,
vous revoyez Johnny Depp déguster la verte dans "From Hell". Il la
coupait de laudanum, pas vrai? Puis il la flambait comme une crêpe. Pas
très recommandable! Vous rincez votre fond de verre. Mince, ils ne sont
pas généreux, incroyable comme ce bouquet d'arômes reste en bouche sans
la chauffer, on jurerait les tanins d'un grand cru, bon j'ai encore
toutes mes facultés, faut aussi que j'essaye avec de l'eau et de la
glace. Vous tendez votre verre à pied. -Hé mec, tu sais ce que ca coûte
au marché noir?
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© Benoît Noël |
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